Madame la Conseillère nationale,
Chère cousine,

Au sujet de l’initiative « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse » et suite à l’émission « Forum » du jeudi 29 avril, il me semble indispensable de clarifier le flou cultivé par ton intervention qui soutient les messages du Conseil fédéral, de certains milieux économiques avec l’Union suisse des paysans comme porte-étendard. J’ai toujours affiché le plus grand respect pour autrui lors des débats, et j’ai été blessé d’être accusé de malhonnêteté intellectuelle. Comment peux-tu dire cela des 7500 agricultrices et agriculteurs qui travaillent sans pesticides de synthèse ?

Analysons les faits scientifiquement et avec honnêteté intellectuelle justement :

  • La disparition de 75 % de la biomasse des insectes en moins de 30 ans réclame une réaction urgente¹ (l’initiative donne 10 ans).
  • Les soucis de santé (Parkinson, cancer, fertilité masculine diminuée – en Suisse 62% des hommes entre 18 et 22 ans ont des paramètres spermatiques inférieurs aux normes établies par l’OMS pour les hommes fertiles, puberté précoce des filles) sont en constante augmentation². Nous devons agir fermement, le «goodwill » n’est pas suffisant. Des prescriptions sont indispensables, comme d’autres l’ont été dans le passé (amiante, fumée passive, ceinture de sécurité).
  • Agir sur la qualité du contenu de notre assiette est une mesure applicable rapidement, face à l’urgence (climatique, sanitaire, environnementale) dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, ceci pour le bien de tous.
  • Comme l’a clairement dit jeudi soir le représentant de Biosuisse, notre initiative ne demande pas le label Bio : les producteurs labellisés bio ne sont pas concernés par notre texte. Si la définition politique des « pesticides de synthèse » fait défaut, nous avons toujours communiqué très clairement sur ce sujet et adopté la définition utilisée par BioSuisse et le FiBL : les pesticides de synthèse sont des molécules créées en laboratoire et qui n’existent pas dans la nature. Ni le sulfate de cuivre, ni le soufre, ni les phéromones ou encore la vitamine C n’y appartiennent, même s’ils sont fabriqués, synthétisés ou produits industriellement. Prétendre le contraire relève de la mauvaise foi, c’est ce que fait le lobby de l’agrochime qui défend son business. Dire le contraire nuit au débat démocratique.
  • Si 95 % du cuivre agricole est actuellement utilisé par l’agriculture conventionnelle ou la production intégrée (PI)³ , cela prouve que ce n’est pas la culture bio qui en est friande. Les quantités autorisées à l’hectare en Bio et Demeter sont nettement plus basses que dans l’agriculture conventionnelle. Son remplacement est en cours. Ici aussi c’est un faux débat.
  • Tu fais miroiter à la population qu’elle peut manger « suisse » en refusant notre initiative. C’est trompeur. On sait que 60 %⁴ de notre alimentation végétale (objet principal de notre initiative) est importée et que les terres arables fondent comme neige au soleil sous l’emprise du béton. Si plus de la moitié de ces surfaces sont consacrées aujourd’hui à la production animale, une réorientation d’une petite partie vers la production végétale et une réduction du gaspillage alimentaire (actuellement environ 30-40 %) permettrait, elles, d’améliorer sensiblement notre taux d’auto-approvisionnement. De ça, tu en es pourtant bien consciente.
  • Bien qu’ils soient perfectibles, les contrôles des filières d’importation de produits labellisés existent déjà et pourront simplement être étendus. Prétendre la chose impossible est faux.
  • Agronomiquement, les essais longues durées suisse (DOK) et américain (Rodale)⁵ prouvent que la culture sans pesticides de synthèse conduit à une revitalisation des sols, à une augmentation de la fixation de CO2 dans les sols (qui à l’échelle mondiale est considéré comme étant le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique), de la fertilité et des rendements. Aujourd’hui, avec l’agriculture industrielle, la fertilité des sols est en baisse⁶, les rendements ne peuvent être maintenus qu’avec un apport de plus en plus important en pesticides et engrais de synthèse, dont la fabrication est une grande source de CO2.
  • Comment peut-on encore ainsi défendre un système qui a entrainé une baisse de 90 % de la population agricole en moins de 50 ans et qui provoque aujourd’hui la chute de la fertilité voire la mort des sols agricoles, outil vital de la population paysanne que tu connais et dis défendre ?
  • Concernant les prix, la pandémie que nous connaissons a renforcé les marchés de proximité, les achats à la ferme. Les amateurs de produits bio ont ainsi réalisé que contrairement aux prix payés en grande surface, ceux payés à la production étaient nettement plus bas. 90 %⁷ de la plus-value d’un produit labellisé bio va dans la poche de l’industrie de transformation et de la grande distribution. Ainsi, manger sain aujourd’hui, en s’approvisionnant dans le commerce de détail, est un privilège de riche. Inadmissible. Notre initiative corrigera cette source d’inégalité sociale car même la nourriture « entrée de gamme » sera garantie sans pesticides de synthèse et donc bien meilleure pour la santé. Les économies d’échelle (logistique, conditionnement, économies des intrants phytosanitaires) et la juste concurrence sur les marges de bénéfice permettront à moyen terme (les 10 ans prévus par notre initiative) une baisse des prix à l’étalage. De plus cette baisse de prix ne se fera pas au détriment des producteurs. Prétendre que la nourriture sera inabordable et se baser sur le prix actuel du bio pour faire peur au peuple relève de la démagogie.

Une économie saine ne peut se baser que sur une société saine qui doit avoir accès à une nourriture exempte de résidus toxiques. Contrairement à ce que tu laisses entendre, chère cousine, les initiants ne sont ni des vendeurs de rêve, ni des malhonnêtes. Nous sommes un groupe de citoyens qui dénonçons un immobilisme politique qui dure depuis des décennies en matière d’environnement et de santé publique. En près de 5 ans (depuis le lancement de notre initiative, puis de celle dite de « l’eau propre » par un autre comité indépendant) aucun contre-projet digne de ce nom n’a été trouvé. Tu es bien placée pour le savoir, puisque tu as contribué à étouffer dans l’oeuf toute législation contraignante au niveau du parlement fédéral. La PA2022+ refusée puis mise en veilleuse (dans l’espoir sans-doute que les initiatives soient refusées pour ensuite ne rien changer à l’utilisation des pesticides de synthèse), on a assisté à l’accouchement difficile d’une série d’ordonnances actuellement mises en consultations qui ne s’occupent que de l’approvisionnement en eau. La santé et l’environnement sont délaissés. La baisse du risque de 50 % (sans aucun critère de spécification) de l’utilisation des pesticides reste vague, impossible à définir et non contraignante sur le fond, tout comme le plan d’action de la confédération dont seule une infime partie porte aujourd’hui quelques maigres fruits. Face à l’ampleur des problèmes à résoudre, ces projets d’ordonnances sont tout simplement l’illustration d’un manque de volonté ou de capacité politique de s’attaquer aux problèmes de fond. Ces mesures très partielles ne suffiront certainement pas.

Notre initiative garantit l’accès à une nourriture saine pour tous, c’est un droit fondamental et non une mesure extrême, comme tu le clames haut et fort et sans discernement. 7500 agriculteurs Bio dont je fais partie prouvent au quotidien que ce que nous demandons est possible.

Ceci dit, je fais confiance au peuple suisse de saisir l’enjeu de cette votation qui sera une des plus importantes de son histoire afin de prendre en main sa destinée et celle de son environnement, pour préserver l’avenir et la santé des générations futures.

Jean-Denis Perrochet

Vigneron Demeter, anciennement conventionnel

Auvernier, le 8 mai 2021.

 

Sources

  1. Hallmann, C.A., Sorg, M., Jongejans, E., Siepel, H., Hofland, N., Schwan, H., Stenmans, W., Müller, A., Sumser, H., Hörren, T., Goulson, D. & de Kroon, H. (2017) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLOS ONE, 12, e0185809.
  2. Rahban, R., Priskorn, L., Senn, A., Stettler, E., Galli, F., Vargas, J., Van den Bergh, M., Fusconi, A., Garlantezec, R., Jensen, T.K., Multigner, L., Skakkebæk, N.E., Germond, M., Jørgensen, N., Nef, S. & the, N.W.G. (2019) Semen quality of young men in Switzerland: a nationwide cross-sectional population-based study. Andrology, 7, 818-826.
  3. https://pesticides-en-question.ch/wp-content/uploads/2021/05/Pesticides-en-Question_21-05-02.pdf
  4. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/agriculture-sylviculture/alimentation.assetdetail.13127967.html
  5. rodaleinstitute.org
  6. Díaz, S., Settele, J., Brondízio, E., Ngo, H.T., Guèze, M., Agard, J., Arneth, A., Balvanera, P., Brauman, K., Butchart, S., Chan, K., Garibaldi, L.A., Ichii, K., Liu, J., Mazhenchery Subramanian, S., Midgley, G.F., Miloslavich, P., Molnár, Z., Obura, D., Pfaff, A., Polasky, S., Purvis, A., Razzaque, J., Reyers, B., Chowdhury, R.R., Shin, Y.-J., Visseren-Hamakers, I., Willis, K. & Zayas, C. (2019) Summary for policymakers of the global assessment report on biodiversity and ecosystem services of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services.
  7. Flückiger, S. & Haller, T. (2021) Analyse du marché du lait et des produits laitiers. pp. 24. Protection Suisse des Animaux PSA, Bâle.